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— Ne te donne pas la peine d’inspecter mon navire, lieutenant ! Tu sais combien je suis pointilleux quant aux marchandises que j’accepte à bord.
Le capitaine, petit et corpulent, gratta nonchalamment sa poitrine couverte d’une épaisse toison noire. Le lieutenant Bak, chef de la police medjai de Bouhen, posa le bras sur ses épaules moites. Sa voix, de même que son sourire, semblait un peu trop aimable.
— Ce n’est pas de toi que je m’inquiète, Amonemhet, mais des marchands que tu convoies vers le Sud et des denrées qu’ils apportent avec eux.
— Je me borne à leur fournir le transport, répondit le capitaine d’un ton d’indignation vertueuse qui ne parvenait guère à cacher son appréhension. Je ne suis pas responsable de ce que mes passagers décident d’exporter de Kemet, ni de la qualité de leurs marchandises.
— Tu n’as donc aucun motif de t’opposer à un contrôle de routine.
Bak lança un coup d’œil à Imsiba, son sergent medjai, qui attendait un peu plus loin avec une demi-douzaine de policiers et le vieux scribe chargé de consigner les résultats de l’inspection. Au passage d’un bateau, des remous s’écrasèrent contre le long quai de pierre et firent tanguer la barge à proue large qui y était amarrée.
Le capitaine Amonemhet se dégagea de l’étreinte de Bak comme si cette marque d’amitié chaleureuse lui était insupportable, et son attitude se chargea d’hostilité.
— Puisque tu tiens à perdre ton temps, lieutenant, libre à toi ! Quand mes passagers se plaindront des dommages infligés à leurs biens, je les adresserai à ton commandant.
Avec un large sourire montrant qu’il n’en avait cure, Bak l’invita d’un signe de la main à les précéder sur la passerelle, lui et ses Medjai. La barge s’était rangée moins d’une heure auparavant contre le quai central, qui, avec deux autres jetées, formait le port de Bouhen. Le navire n’était pas peint, son pont était noirci par le temps, la crasse et l’huile renversée. Il exhalait des relents d’eau stagnante – une fuite dans la coque, probablement. La voile jaunie, repliée sans grand soin contre la basse vergue, portait de multiples rapiéçages de toile claire. Les monceaux de marchandises arrimés sur le pont laissaient à peine à l’équipage dépenaillé la place de manier les avirons et de manœuvrer la voile.
Bak s’attarda pour conférer avec Imsiba tandis que leurs hommes avançaient. Si l’officier était d’une taille légèrement plus haute que la moyenne, les épaules et le torse larges, le sergent, grand et musclé, évoquait une panthère noire. Ils avaient l’un comme l’autre des cheveux sombres coupés court et portaient des pagnes blancs longs jusqu’à mi-cuisses, tout trempés de sueur. L’un comme l’autre, ils n’arboraient pour toute parure qu’une simple chaîne de bronze où pendaient quelques amulettes en pierres colorées. Et, l’un comme l’autre, ils observaient le monde avec une intelligence aiguë.
— Amonemhet veille toujours à ne pas se salir les mains, mon ami, tu le sais bien, remarqua Imsiba. Après qui en as-tu, en réalité ?
Bak sourit de la perspicacité du Medjai.
— Le marchand Nenouaf.
— Nenouaf ? Ce petit bout d’homme, planté devant la cabine ?
— Chaque fois qu’il transite par Bouhen, j’ai l’impression qu’il nous rit au nez comme s’il avait réussi un joli coup. Aujourd’hui, nous allons en avoir le cœur net.
À la proue du navire, Bak regardait ses hommes progresser lentement sur le pont, passant des marchandises d’un négociant à celles d’un autre pour inspecter l’amoncellement de produits destinés au pays de Kouch[1]. La sueur baignait son corps, sa soif semblait impossible à étancher. Il regrettait de ne pas avoir en vue une inspection plus courte et plus rapide.
C’était une chaude journée, sans un souffle d’air. Le ciel incolore paraissait déteint par le soleil impitoyable. Les eaux reflétaient, telle une feuille de plomb, le vol des oiseaux et l’orbe de Rê. Des miasmes de poisson pourri montaient d’un bras embourbé du fleuve. Les voiles pendaient mollement sur les mâts des bateaux de pêche dispersés. On distinguait, provenant d’un navire à l’approche, les paroles ancestrales d’un chant du fleuve que les matelots avaient entonné, forcés de recourir aux longues rames puisque la brise du nord leur faisait défaut. Les bannières étaient bleu et blanc, aux couleurs du commandant de la garnison de retour de Ma’am, où il s’était rendu à l’appel du vice-roi. Bak se demanda un instant comment le voyage s’était passé.
Les Medjai avaient commencé leur inspection à la poupe et avançaient vers la cabine. Jusqu’alors, ils n’avaient relevé que des fraudes mineures et somme toute banales. Un grand panier de perles ordinaires, à destination du Sud, contenait quatre dagues en bronze de fabrication militaire – des présents pour des proches, avait prétendu le gros marchand, peu soucieux du fait que le commerce du matériel de l’armée était interdit. Une bonne centaine d’amulettes en faïence bleu vif, dérobées dans l’atelier du temple de Ptah près de Mennoufer, avaient été glissées parmi des rouleaux de lin épais fabriqué pour l’exportation. Une amphore de vin, choisie au hasard, prouva qu’un négociant barbu du Réténou[2] avait acquis un vin médiocre dans son pays natal, à l’est de la Grande Verte, et le faisait passer pour un excellent cru originaire des vignobles situés au nord de Kemet.
Imsiba et ses hommes contournèrent la cabine. Nenouaf les accueillit avec effusion et les invita, les bras grands ouverts, à inspecter sa marchandise. Bak, qui les avait rejoints d’un pas nonchalant, s’attira le sourire épanoui et satisfait qui avait éveillé ses soupçons un an plus tôt. Le marchand cachait quelque chose, il en était convaincu.
En moins d’une demi-heure, les Medjai examinèrent tout ce que Nenouaf possédait. Ils trouvèrent les objets énumérés sur son laissez-passer, mais rien de plus. Absolument rien. La bonne humeur du marchand devint plus expansive ; on eût dit un chat se léchant les moustaches après avoir croqué un moineau. La conviction de Bak se renforça. Cet homme passait des objets en contrebande. Mais lesquels ? Et comment ?
Tapotant son bâton de commandement contre sa jambe, Bak examina les produits étalés sur le pont, devant eux : pièces de lin, jarres d’huile d’olive, de bière et de vin, cruches de miel, paniers de perles et de bijoux bon marché, ustensiles en terre cuite, cuillers à cosmétiques en faïence grossière et articles de toilette tels que peignes, miroirs, pinces à épiler et rasoirs. Des marchandises pareilles à toutes celles que les autres négociants allaient troquer à Kouch.
À une différence près.
Peu de marchands faisaient commerce de bière ou de miel, et Nenouaf était le seul, à bord de cette barge. On brassait la bière aussi facilement à Kouch qu’à Kemet ; les grosses jarres dans lesquelles on la conservait étaient peu maniables et risquaient de se briser au cours du voyage. On pratiquait beaucoup plus l’élevage des abeilles à Kemet, mais le miel tuait parfois, pour des raisons mystérieuses. Depuis l’incident malheureux survenu quelques mois plus tôt, où plusieurs enfants en bas âge avaient trouvé la mort, nombre de marchands s’abstenaient d’en exporter sur cette terre inhospitalière, de peur de terribles représailles.
Le policier s’agenouilla près d’un panier rempli de cruches de miel et en souleva deux. Elles étaient ovales, pourvues d’un large col et hautes comme sa paume. Chacune était fermée par un bouchon d’argile séchée et portait un sceau qu’il ne reconnut pas. Il jeta un coup d’œil à Nenouaf et lui trouva une expression étrangement fermée.
— À quoi sert d’apporter de la bière à Kouch ? Et pourquoi pas, aussi, des chevaux au pays des Hatti[3] ?
Tout le monde savait que les plus beaux chevaux, les plus robustes, se trouvaient dans ce lointain royaume du Nord.
— Je vends une bière d’une finesse et d’une légèreté incomparables qui forme moins de dépôts dans le fond, expliqua Nenouaf en s’approchant. Mon client est un roi tribal qui ne désire que le meilleur.
Levant un sourcil sceptique, Bak remit les deux cruches en place et en prit deux autres. Le sourire forcé de Nenouaf, qui avait perdu de sa superbe, trahissait son inquiétude, toutefois la raison en échappait au policier.
— Ce miel est-il exceptionnel, lui aussi ?
— Les abeilles qui le fabriquent ne butinent que du nectar de trèfle et de thym. Le roi le préfère à tout autre.
Le lieutenant examina les deux récipients, remarqua les mêmes bouchons et le même sceau qu’auparavant, puis les reposa dans le panier.
— Ne crains-tu pas que ton miel ne le fasse mourir, lui et ceux qu’il aime ? demanda-t-il en saisissant deux nouvelles cruches.
N’obtenant aucune réponse, il scruta Nenouaf, qui esquissa un sourire un peu trop désinvolte et haussa les épaules.
— Le plaisir ne va pas sans risque.
Un argument bien mince… Redoublant de vigilance, Bak observa les cruches. L’une, à la différence des autres, était ornée d’un dessin grossier représentant un collier et un pendentif en forme d’abeille. Il arrivait que l’on trouve un tel ornement sur une poterie, toutefois ce n’était guère courant.
Il l’examina de plus près. Son attention fut attirée par une couche d’argile aplanie, sur le côté. En avait-on fait tomber par mégarde au moment de poser le bouchon et l’avait-on mal essuyé ? Ou, plutôt, avait-on tenté de camoufler une fêlure ? Un subterfuge pour obtenir la valeur entière alors qu’on ne pouvait garantir une qualité parfaite… Bak tira sa dague et gratta délicatement la terre séchée, qui se fragmenta en révélant une fine craquelure irrégulière.
Nenouaf, les traits défaits, affichait un sourire crispé. Bak contint son animation et, se levant d’un air grave, dit à Imsiba :
— Sergent, nous ferions bien de confisquer cette cruche et d’examiner le reste minutieusement. Tout, y compris le miel et la bière. Amon seul sait ce que Nenouaf comptait livrer à ses clients.
Un des Medjai, un jeune homme au physique athlétique nommé Kasaya, se campa devant Nenouaf d’un air sombre et menaçant.
— Qui nous dit que le démon maléfique qui apporte la mort n’est pas entré dans le miel par cette fissure ?
Nenouaf recula précipitamment et se cogna contre la cabine.
— Cette cruche m’appartient, lieutenant ; je me la réservais. Tu ne peux me la confisquer.
— Ah non ?
— Je te l’échange contre sa valeur, et même plus encore.
— Plus encore ? répéta Bak, curieux de voir quel prix exact le marchand y attachait.
— Je t’en offre le quintuple. Une belle somme, à partager avec tous ces Medjai.
Bak lança à Imsiba un regard énigmatique que le marchand ne sut déchiffrer.
— C’est bon. Tu auras dix fois, non, vingt fois plus !
Kasaya en resta bouche bée. Un de ses compagnons émit un sifflement. Dubitatif, Bak observait Nenouaf.
— Kasaya, va donc me chercher un bol, près du brasero. Je désire voir de mes yeux un miel de cette immense valeur.
Nenouaf bondit et tenta de s’emparer de la cruche, que Bak écarta d’un geste preste. Imsiba empoigna le marchand par le bras et le poussa vers deux Medjai, qui l’encadrèrent en le maintenant fermement. Pendant que Kasaya s’éloignait, il implora qu’on le libère, jurant que son offre avait été mal interprétée. Et plus il suppliait, plus Bak était convaincu que le contenu de la cruche les dédommagerait de cette longue et pénible inspection.
Le retour de Kasaya réduisit Nenouaf au silence. Les policiers et le scribe s’approchèrent afin de savoir, eux aussi, ce qui valait une aussi grasse récompense.
Bak brisa le bouchon, tirant du marchand un gémissement désespéré, et inclina la cruche au-dessus du bol grisâtre que Kasaya lui présentait. Imsiba et les hommes attendirent, silencieux et fascinés.
Une masse épaisse de miel ambré sortit du col. Puis, un long moment, le liquide sirupeux cessa de couler. Enfin, un objet dégoulinant d’or fluide tomba dans le bol, aussitôt suivi d’un autre, puis d’un autre et d’un autre encore, tandis que le miel se déversait lentement. Quand le sixième objet fut tombé, le flot continua de manière ininterrompue sans plus révéler de secret.
Bak tendit le récipient afin que tous puissent voir, provoquant des murmures de stupeur et d’admiration craintive. Deux bracelets et quatre bagues reposaient dans une petite mare d’ambre. Ces bijoux où l’or se mêlait au lapis-lazuli, à la cornaline et à la turquoise témoignaient d’un art consommé. À l’aide de sa dague, le lieutenant souleva un bracelet qu’il tint au-dessus du bol. L’anneau d’or, incrusté de pierres précieuses, luisait doucement sur la pointe de sa lame.
Nenouaf se mit à geindre, ce qui n’avait rien de bien étonnant.
Bak, qui était le seul d’entre eux à savoir lire, leur montra un symbole ovale de protection sur l’arrière du bijou : le cartouche traditionnel entourant les noms des souverains de Kemet.
— Nebhepetrê Mentouhotep[4], lut-il tout haut.
— J’ignorais ce que contenait la cruche ! sanglota Nenouaf. On m’avait seulement prévenu que c’était précieux, et que je perdrais la vie si je ne la livrais pas scellée et intacte.
Ses paroles furent couvertes par les protestations indignées et furieuses du groupe. Mentouhotep avait gouverné la terre de Kemet maintes générations plus tôt, bien avant la fondation de Bouhen. Il avait été l’un des premiers monarques à s’établir à Ouaset, l’un des premiers que l’on y avait ensevelis. Les bijoux étaient ceux d’une femme. Le nom à l’intérieur du cartouche indiquait que, de son vivant, elle appartenait à l’entourage immédiat du roi. Une concubine royale ou une princesse.
Donc, ces bijoux provenaient d’une sépulture ancienne. Le tombeau d’une femme de sang royal avait été profané par des pilleurs.
— Tu mérites des louanges, mon ami ! dit Imsiba en tapant Bak dans le dos. Si tu n’avais percé Nenouaf à jour, il aurait continué son trafic de longues années encore.
— Le sergent d’infanterie de Ouaset qui a fourni les armes cachées dans les jarres de bière devra répondre de ses actes. Pour ce qui est des bijoux… Nous avons capturé Nenouaf, toutefois il n’est qu’un intermédiaire. Je crains que l’auteur de ce pillage ne cherche un nouveau moyen d’échanger ses trésors sans éveiller les soupçons.
— Crois-tu Nenouaf, lorsqu’il prétend qu’il ignorait le contenu de la cruche ? Et quand il affirme qu’un inconnu lui a demandé de la transmettre à un habitant de Kerma ?
Bak regarda le haut du quai, où le prisonnier, les mains liées, marchait encadré par deux Medjai. Ceux-ci le firent entrer sans ménagement dans le passage sombre sous l’imposante porte à tourelles de la forteresse. Les murailles d’un blanc aveuglant flanquaient ce portail central et un autre, similaire, au nord ; au sud, un pylône majestueux s’élevait devant le temple de l’Horus de Bouhen, manifestation locale du dieu-faucon. Partant de ces trois portes, des jetées s’avançaient sur le fleuve. Au pied des fortifications, deux esplanades formaient de larges degrés le long de l’eau. Excepté la sentinelle postée dans une flaque d’ombre, près de chaque porte, on ne voyait pas âme qui vive. Même les équipages des navires s’étaient réfugiés plus au frais – tout comme, soupçonna Bak, la sentinelle censée garder le chemin de ronde. Contrairement à l’habitude, aucune silhouette n’arpentait les remparts.
— Il savait que la cruche contenait quelque chose de précieux.
Imsiba secoua la tête d’un air de regret.
— Il va falloir recourir à la trique.
— Nous n’avons pas le choix.
Bak ne croyait guère aux aveux obtenus par le bâton, toutefois un acte aussi méprisable le méritait. Il ne s’agissait pas d’un simple affront envers Maât, déesse de la justice et de l’ordre, mais d’une profanation de sépulture. Le commandant, le vice-roi de Ouaouat[5] et le vizir lui-même exigeraient un interrogatoire sévère.
— Lieutenant Bak !
Hori, son jeune scribe joufflu, surgit sous le portail et accourut sur le quai. Un gros chien aux oreilles tombantes se hâtait derrière lui en jappant et tentait joyeusement de lui mordiller les talons.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? murmura Imsiba.
— Je crois qu’on peut oublier la baignade de cet après-midi, soupira Bak, maussade.
— Chef ! dit l’adolescent, s’arrêtant devant eux et essuyant son front. Le commandant Thouti désire te voir, chef. Sur-le-champ. Dans sa salle d’audience privée. Et Imsiba aussi.
— Nous sommes convoqués tous les deux ? s’étonna Bak, car Thouti n’avait pas l’habitude de réclamer la présence du sergent. Sais-tu ce qu’il nous veut ?
— Non, chef.
Pour mettre fin aux espiègleries du chien, qu’il avait adopté alors que ce n’était qu’un jeune chiot, Hori le retint par la peau du cou.
— En tout cas, ça doit être important : le commandant s’est arrêté au poste de garde dès son retour de Ma’am, avant même de se rendre à la résidence.
La résidence du commandant, au cœur de la garnison, servait à la fois de quartier général et de logis à Thouti et à sa famille. Hori lança un coup d’œil distrait sur le bol que tenait Bak.
— Tu dois aller chercher le capitaine Neboua à la garnison. Le commandant tient à vous voir au plus vite tous les trois.
Bak et Imsiba se regardèrent avec inquiétude. Quoi que leur chef eût à leur dire, ce devait être d’une extrême gravité.
Bak, Imsiba et Neboua trouvèrent leur commandant assis dans son fauteuil, dans sa salle d’audience privée. Il consultait un papyrus où Bak reconnut l’emploi du temps de la garnison pour la semaine en cours. Thouti leva les yeux et leur fit signe d’entrer. Prenant garde à ne pas marcher sur les jouets qui jonchaient le sol, ils traversèrent la salle pour se présenter devant lui. Il avait sûrement remarqué le bol que tenait Bak mais, loin de le questionner, il se tourna pour lancer un ordre sec à un petit de cinq ou six ans, qui s’évertuait à fourrer des fléchettes dans un carquois. Si un seul des projectiles résistait à ce traitement brutal, les dieux auraient accompli un miracle.
Suivant des yeux le petit garçon qui détalait, Thouti secoua la tête et demanda avec désarroi :
— Pourquoi Amon m’a-t-il accordé autant d’enfants ?
Cette question, souvent répétée, ne requérait aucune réponse. Le commandant posa le papyrus sur une table basse près de son fauteuil et croisa les doigts sur son ventre.
— Ôtez ces jouets de ces tabourets et asseyez-vous.
D’un signe du menton, il désigna plusieurs sièges qui offraient des refuges provisoires à des poupées, des pantins articulés, des balles et un plateau de jeu.
— Nous devons discuter d’une question de la plus haute importance.
Bak avait pris place entre Neboua et le grand Medjai. Se sentant un peu ridicule son bol sur les genoux, il déposa le miel et son précieux contenu à ses pieds. La salle était étouffante ; la brise légère passant par la porte de la cour ne parvenait pas à sécher sa peau humide. Une forte odeur de poisson-chat et d’oignons braisés chatouillait ses narines, lui rappelant qu’ils avaient manqué le repas de midi.
Thouti fixa le bol avec une curiosité manifeste, mais avant que Bak ait pu s’expliquer, il détourna les yeux et revint à l’objet de sa convocation.
— On m’a proposé le commandement de la garnison de Mennoufer. Bien que j’aime Bouhen plus que tout autre endroit où il m’a été donné de vivre, j’ai senti que l’heure était venue d’avancer dans ma carrière. J’ai donc accepté ce poste prestigieux.
Bak resta abasourdi par cette nouvelle. Imsiba non plus ne pouvait y croire. Neboua, le second du commandant, marmonna un juron entre ses dents – sa réaction habituelle lorsqu’il était surpris.
— Quand pars-tu, chef ? demanda Bak, recouvrant ses esprits à grand-peine.
Thouti répondit en regardant Neboua comme si c’était lui qui venait de poser la question :
— Je reste à Bouhen jusqu’à l’arrivée de mon remplaçant. C’est le commandant Neferperet, de la garnison de Ouaset, qui a été désigné. Il devrait arriver dans un mois environ.
L’officier aux traits épais et à la tenue débraillée remarqua avec accablement :
— Un étranger à cette terre de Ouaouat ?
Bak se sentit le cœur serré pour Neboua, qui était un de ses meilleurs amis. Tous les habitants de Bouhen savaient qu’il était depuis longtemps en poste dans cette garnison, où il montrait une remarquable compétence. On supposait qu’il se verrait chargé du commandement, si d’aventure Thouti partait.
Ce dernier paraissait extrêmement mal à l’aise.
— Je sais que tu espérais me remplacer un jour, mais le vice-roi Inebni a jugé préférable de te nommer commandant de Semneh. Plus tard, a-t-il dit, tu auras ainsi toute l’expérience requise pour occuper mon poste.
— Je comprends, chef.
Sauter un échelon était rare, ils le savaient tous, cependant Neboua ne pouvait dissimuler sa déception. Il était aussi rompu aux nombreux devoirs d’un commandant que Thouti lui-même.
— J’ai avancé une contre-proposition que je crois beaucoup plus avantageuse, pour vous autant que pour moi.
Thouti se carra contre son fauteuil et croisa les bras. Ses lourds sourcils, son menton ferme et le pli dur de sa bouche étaient adoucis par ce qui ressemblait étrangement à un certain contentement de soi. La même expression que lorsqu’il prédisait la réussite d’une mission épineuse, où tout restait encore à entreprendre.
— Capitaine, je souhaite que tu m’accompagnes dans le Nord. À Mennoufer.
Bak retint un cri de protestation, atterré à l’idée de perdre un ami.
— Chef… ? dit Neboua d’un air interrogateur, comme s’il doutait d’avoir bien entendu.
— Mennoufer est une grande garnison, spécialisée dans l’entraînement des troupes et qui retient toute l’attention de Menkheperrê Touthmosis[6].
Cet aspect avait, certes, son importance. Le jeune neveu et beau-fils de la reine se consacrait à rebâtir une armée rendue exsangue par des années de négligence.
— Si je veux accomplir ma tâche comme il convient, et j’y suis déterminé, je dois avoir à ma droite un homme de toute confiance, doté de compétences exceptionnelles et d’une totale indifférence envers les intrigues de la cour. Cet homme, c’est en toi que je le vois.
Neboua semblait envahi par le doute. Fils de simple soldat, il était né et avait grandi à Ouaouat. Il avait toujours été cantonné sur la frontière sud. Son épouse était une femme de la région. S’installer à Kemet ne serait facile ni pour elle ni pour lui.
— Est-ce un ordre, mon commandant ?
— Si tu acceptes, Neboua, je ferai de toi mon second, comme tu l’es ici, et tu superviseras la totalité de l’entraînement. Je crois que le rang de capitaine est trop bas pour de telles attributions.
— Cela m’obligerait à quitter tout ce que je connais, et des amis aussi chers à mon cœur que des frères, lui opposa l’officier en jetant un coup d’œil vers Bak et Imsiba.
Thouti balaya cette objection d’un geste de la main.
— J’ai suggéré à Inebni que le lieutenant Bak m’accompagne également à Mennoufer.
Bak en eut le souffle coupé, comme s’il avait reçu un violent coup à l’estomac.
— Et mes hommes ? Comment pourrais-je les abandonner ?
Aussitôt, il se sentit submergé de honte. Imsiba, son successeur logique, était aussi apte que lui à diriger des hommes. Peut-être plus encore. Laisser derrière soi un pareil ami serait un véritable déchirement, mais si le grand Medjai y trouvait un intérêt, la séparation semblerait moins amère.
— À Mennoufer, les Medjai forment un corps de police civile. Il me faut une force capable de maintenir l’ordre dans la garnison, une force qui soit intégrée à l’armée tout en conservant son indépendance. Je m’en suis ouvert à Inebni. Il consent à ce que toi et ton unité m’accompagniez, dans la mesure où vous le souhaitez. Le cas échéant, il réclamera une nouvelle compagnie de Medjai pour remplacer tes hommes.
— Et moi, chef, vais-je aller avec eux ? demanda Imsiba.
Le fait même qu’il ait été convoqué augurait d’un changement.
— Malgré le rôle précieux que tu pourrais jouer là-bas, je n’ai pas recommandé ta mutation. Tu as toute l’étoffe requise pour diriger la nouvelle unité medjai et tu mérites d’être promu au rang d’officier. En outre, la barge de transport de ton épouse a Bouhen pour port d’attache, et ses affaires prospèrent.
— Oui, chef.
— Le choix t’appartient, sergent. Remplacer Bak et monter en grade, ou t’installer à Mennoufer avec tes amis.
Il reporta son attention sur Neboua, dont l’expression dubitative semblait figée tel un masque d’or, puis il ajouta :
— Si toutefois ils décident de partir.
Bak songea à l’attachement que lui inspirait cette forteresse désolée où il se trouvait exilé. Bouhen était son foyer, le lieu qu’il aimait par-dessus tout. Comment pourrait-il le quitter ? Comment un seul d’entre eux parviendrait-il à s’y résoudre ?
— Nous accordes-tu quelques jours de réflexion, chef ?
— Un ou deux tout au plus. Si vous décidez de m’accompagner, il faudra un certain temps à Inebni pour obtenir les troupes de remplacement.
Thouti se rembrunit ; il lui restait un point à souligner.
— Une chose encore que vous devez savoir, tous les trois. Si vous choisissez de venir avec moi, je ne peux vous promettre aucune promotion. Vous devrez à nouveau prouver votre mérite – pas à moi, mais aux nombreux dignitaires qui n’ont rien de mieux à faire que de rester assis sur leur derrière bien gras à critiquer ceux qui valent mieux qu’eux.
— Oui, chef ! répondirent-ils à l’unisson, conscients qu’il leur faudrait aussi impressionner les fonctionnaires de la capitale du Nord.
— Et maintenant, lieutenant, dit Thouti en fixant le bol posé près de Bak, dis-moi donc ce que tu as là.
— Je conçois qu’un homme qui voit sa famille mourir de faim puisse violer une tombe, contraint par la nécessité, remarqua Thouti en se laissant tomber sur son fauteuil. Mais aujourd’hui ? Non. Nous vivons une époque de prospérité, où chacun a sa besogne et où nul ne manque de rien.
— La cupidité n’est pas l’apanage de la pauvreté, répondit Bak, tandis que le bracelet glissait sur la pointe de la dague et retournait à son bain d’or sirupeux.
Ignorant ce poncif, Thouti lui fit signe de s’asseoir. Dès que le lieutenant avait entamé son rapport, Imsiba et Neboua étaient partis en toute hâte annoncer à leurs épouses respectives la possibilité qui s’offrait à eux : quitter Bouhen pour commencer une nouvelle vie dans la lointaine cité de Mennoufer. Bak aimait autant n’avoir personne à qui proposer cette perspective bouleversante, excepté Hori et les Medjai. Il devrait aborder ce sujet avec eux avant qu’ils ne l’apprennent d’une autre source.
— Il nous incombe d’obtenir les aveux de Nenouaf et de veiller à ce qu’il soit châtié, déclara Thouti. En dehors de cela, le vol n’est pas notre affaire. Nous ferons parvenir ces objets à Ouaset, près des vallées funéraires, où l’on pourra traquer l’ignoble criminel qui dépouille les morts.
— Quand Nenouaf nous aura révélé tout ce qu’il sait, si peu que ce soit, je rédigerai un rapport que j’enverrai au Nord, par un messager. Mais… Ton épouse ne pourrait-elle le remettre elle-même, ainsi que les bijoux ? suggéra Bak, saisi par une inspiration. Elle a de la famille à Ouaset. Une fois qu’elle aura tout préparé, ne pense-t-elle pas partir en avant et s’arrêter là-bas afin de revoir les siens ?
— Si, néanmoins…
— Pour ne pas risquer d’être découvert, l’homme doit écouler peu d’objets à la fois, et sur un grand laps de temps. Je doute qu’il soit urgent que ces bijoux parviennent à Ouaset.
Thouti hésita un moment, puis il prit sa décision :
— Tu les y porteras toi-même, lieutenant.
Avec un sourire contrit – mais en vérité l’était-il ? –, il déclara avec plus de nuance :
— Si après mûre réflexion tu décides de partir, tu auras sûrement envie de faire halte à Ouaset pour rendre visite à ton père. Tu pourrais quitter Bouhen sur-le-champ et remettre les bijoux en main propre. Cela te laisserait un mois, voire davantage, avant que j’arrive dans la capitale. De là, tu reprendrais le navire avec moi jusqu’à Mennoufer.
Bak sourit de cette feinte maladresse. Il connaissait assez bien Thouti pour savoir à quoi s’en tenir. Le commandant considérait déjà leur départ comme acquis.
— Si je décidais de rester à Bouhen, je confierais mon rapport à un messager. À qui devrait-il le remettre, chef ? Au maire de la rive occidentale ?
Il faisait allusion à la petite cité face à la capitale, dont les habitants entretenaient les cimetières et les temples, en nombre croissant, qui dominaient la vaste plaine fertile le long du fleuve.
Amusé par ce rappel peu subtil qu’il ne pouvait tout plier à sa volonté, le commandant quitta son fauteuil pour ouvrir la porte, de l’autre côté de la salle. Derrière, un long escalier s’élevait jusqu’aux remparts. Un peu de fraîcheur s’échappa du passage sombre.
— Nous n’avons jamais eu aucun lien avec le maire. En revanche, nous connaissons Amonked et nous savons qu’on peut se fier à lui pour agir comme il convient. Le rapport et les bijoux devront lui être adressés.
Bak approuva d’un hochement de tête cette décision judicieuse. Amonked était le cousin de Maakarê Hatchepsout. Ils avaient été amenés à le côtoyer plusieurs mois auparavant, lorsqu’il remontait le fleuve pour inspecter les forteresses de la frontière méridionale[7]. Il avait formulé bien des promesses délicates et les avait toutes tenues.
— Enfin, me voilà bientôt débarrassée de vous ! Amon est généreux envers ceux qui lui prodiguent leurs louanges.
Radieuse, Noferi s’adossa contre son fauteuil, l’un des rares que l’on trouvait à Bouhen et infiniment précieux à ses yeux. Dans la lumière tremblotante de la torche fixée près de la porte de la cour, Bak scruta la vieille obèse, cherchant en vain le moindre signe de regret. Il la savait habile à cacher ses sentiments, mais il n’en était pas moins blessé.
— J’ai discuté avec Hori et mes Medjai pendant plus d’une heure. Quoique Bouhen soit notre foyer et ses habitants notre famille, tout bien pesé, nous n’avons pas le choix. Comment refuser cette proposition inespérée qui nous permet de rester tous ensemble ?
— Même les trois qui ont épousé des femmes de la région ?
Elle fixait le passage donnant dans la grande salle à l’avant, où ses clients se distrayaient, et parlait d’une voix froide, indifférente. C’était pénible pour Bak, qui la considérait comme une amie.
— Ils sont libres de rester s’ils le désirent.
Les yeux de Noferi se portèrent sur Neboua.
— Alors ? Qu’as-tu décidé ?
Elle le fixa durement, sans marquer plus de chaleur ou de mélancolie qu’envers Bak. Neboua interrogea le policier du regard. L’incompréhension se lisait sur son visage : se pouvait-il qu’elle ne se soucie absolument pas d’eux ? Qu’elle ait feint l’amitié durant toutes ces années ?
— Si tu avais à choisir entre une promotion imminente au grade de commandant dans une garnison comme celle de Mennoufer, ou des années à végéter à Semneh en occupant le même rang, que ferais-tu ?
— Et ta femme ? N’y verra-t-elle pas d’objection ?
— Ma femme ? Mais elle ne demande qu’à partir ! répondit Neboua avec un petit rire triste. Le crois-tu ? Elle qui n’est jamais allée plus loin qu’à un jour de marche de Bouhen, elle rêve de voir le monde.
Dans la pièce voisine, des paris s’engagèrent. Des osselets roulèrent par terre, puis un rire de triomphe résonna, accompagné des gémissements exagérés des perdants. Une jeune femme très peu vêtue apparut sur le seuil devant un soldat, qui salua d’un air contraint les deux officiers et la maîtresse des lieux. Le feulement du jeune lion étendu sur une natte, dans un coin, l’incita à franchir précipitamment une porte du fond. La fille adressa un sourire éblouissant à Neboua et à Bak tout en suivant son client.
— Que pensent faire Imsiba et Sitamon ? voulut savoir Noferi. Eux, au moins, resteront-ils pour tenir compagnie à une vieille femme ?
Ses lèvres tremblèrent un peu. Leur départ l’attristait, finalement ! Bak haussa les épaules pour exprimer son ignorance.
— Nous n’avons aucune nouvelle d’eux.
— On ne pourrait pas y aller nous aussi ? intervint un garçon d’une douzaine d’années, en quittant une pièce voisine plongée dans l’ombre.
Sa peau foncée, ointe d’huile, luisait sous la lumière incertaine. Il s’agenouilla pour caresser la tête du lionceau, qui se mit à ronronner.
— Hori m’a décrit les merveilles de Kemet, et j’aimerais bien les voir par moi-même.
Noferi regarda sévèrement le jeune garçon qui, de même que le félin, lui avait été offert par un roi kouchite.
— Comment vivrions-nous, Amonaya ? J’exerce mon commerce ici.
— Quand Hori sera parti, je n’aurai plus personne pour m’apprendre à lire et à écrire.
— Combien de fois m’as-tu répété que tu détestes ces leçons ? Et combien de fois t’es-tu caché, sachant qu’il arrivait ?
Il baissa les yeux vers le lion d’un air boudeur.
— C’était un jeu entre nous, c’est tout.
— Un jeu. Ha !
Bak se pencha et tapota le genou replet de Noferi, caché sous la longue tunique blanche.
— Les maisons de plaisir ne manquent pas à Kemet. Tu pourrais vendre celle-ci à quelqu’un de Bouhen et en acheter une autre à Mennoufer.
— Recommencer ? À mon âge, et toute seule ?
Elle cligna des yeux et détourna la tête.
Bak eut l’impression qu’elle pleurait. Il éprouvait de la tristesse pour elle, mais, en même temps, il était heureux que son indifférence n’ait été qu’une façade.
— Tu ne serais pas seule. Tu nous aurais, mes Medjai et moi, Neboua et son épouse et, si les dieux nous sourient, Imsiba et Sitamon aussi.
Il lança un coup d’œil à Neboua, le suppliant en silence de l’aider, mais le capitaine, qui n’avait jamais pu supporter les larmes, semblait encore plus en peine que Bak pour trouver un argument décisif.
— De toute façon, je ne te laisserai pas t’en tirer à si bon compte. Tu n’es pas quitte de toute obligation. J’ai toujours besoin que tu sois mon espionne.
Loin de l’apaiser comme il l’espérait, cette légère taquinerie la bouleversa plus encore. Elle éclata en sanglots, les épaules secouées par le chagrin.
— Ton espionne ! Comment pourrais-je être ton espionne dans une cité aussi vaste que Mennoufer ? Où je me perdrais à chaque coin de rue ! Où je ne connaîtrais personne ! Comment entendrais-je des secrets que je pourrais te répéter ?
— Tu apprendras, comme moi, Neboua et Imsiba… S’il décide de venir avec nous.
— Oui, Imsiba en a décidé ainsi.
Une femme brune, menue et gracieuse, aux cheveux mi-longs, entra dans la cour, l’illuminant de son sourire. Le grand Medjai qui arrivait juste derrière elle expliqua en l’enlaçant par les épaules :
— Sitamon ne ressent pas le même attachement que nous envers Bouhen. Après m’avoir tu la vérité pour ne pas me blesser, elle a fini par l’admettre, dit-il en la regardant avec tendresse. Quant à ses affaires, elle espère vendre à Abou sa barge de transport, puis se procurer un navire plus grand et plus récent afin de naviguer sur les eaux de Kemet.
Bak laissa échapper un discret soupir de soulagement, cependant une crainte demeurait en lui.
— Pour ma part, tu me manquerais infiniment si nous devions nous séparer. Mais, toi, es-tu bien sûr que c’est ce que tu veux ?
Neboua, qui semblait troublé par les mêmes doutes, insista lui aussi :
— Tu renoncerais à cette occasion de monter en grade et de diriger des hommes ?
— Le commandant Thouti veillera à ce que nous soyons récompensés selon nos mérites, tôt ou tard, affirma Imsiba, qui sourit aux deux officiers. Votre amitié, le bonheur de ma bien-aimée et l’intérêt de nos hommes, habitués à nous considérer comme leurs chefs, sont de loin plus importants, à mes yeux, que de commander des gens qui ne me sont rien.
Bak prit son ami par les épaules en dissimulant l’émotion qui lui nouait la gorge.
— Si tu es certain que c’est ce que tu veux, je rendrai grâce à Amon des mois durant. Je craignais de te dire adieu, pour ne jamais te revoir.
Alors que Neboua étreignait Imsiba à son tour, des sanglots secouèrent le corps lourd de Noferi. Sitamon, prompte à comprendre, s’agenouilla devant la vieille femme et lui prit les mains.
— Tu dois venir avec nous, Noferi. Vends ton affaire et installe-toi à Mennoufer, comme j’en ai l’intention.
— J’ai le petit, le lion, les filles qui travaillent pour moi… Puis aussi des meubles, de la vaisselle, des réserves de vin qu’il me déplairait d’abandonner. Ce fauteuil… Tant d’objets, tant de personnes à emmener !… C’est impossible.
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, Noferi, mon navire est pourvu d’un pont spacieux. On y trouvera bien assez de place pour nous tous, et pour ce à quoi nous tenons.
Noferi entoura la jeune femme de ses bras. Ses larmes continuèrent à couler autour d’un sourire tremblant, mais joyeux, qui leur disait combien elle les aimait, et combien elle était touchée par leur affection.